Les Petites Faveurs de Colleen Coover

J’ai acquis cette magnifique BD pornographique après être tombée dessus par hasard lors d’une de mes régulières visites chez Pantoute, librairie indépendante, sur la rue Saint-Jean. Vous n’avez pas idée à quel point j’étais excitée d’avoir trouvé ce genre de publication en français chez maon libraire habituel·le ! Dans l’effervescence du moment, j’en ai parlé à toustes mes ami·es proches, et puis Charlie a manifesté l’intérêt d’en faire la critique en équipe avec moi, c’est pourquoi cet article regroupe nos deux avis. Les quelques discussions que nous avons pu avoir sur nos expériences après la lecture ont certainement nourri les points abordés dans cette critique, mais nous avons tout de même décidé de la séparer comme suit !



Les petites faveurs met en scène Annie, une femme qui adore se masturber. Alors qu’elle se touche en regardant sa voisine étendre son linge, elle est propulsée dans son imaginaire où sa conscience, incarnée par une méchante reine, lui reproche de s’être trop masturbée dans sa vie et qu’elle n’a maintenant plus le droit de le faire. La reine impose donc à Annie une surveillante, Nibbil, censée l’empêcher de se masturber. Très vite, Annie comprend que ce qui intéresse réellement Nibbil c’est qu’elles aient des relations sexuelles ensemble et les deux développent alors une relation amoureuse et sexuelle. Nibbil étant le fruit de l’imagination d’Annie, elle peut prendre toutes les tailles imaginables, ce qui leur permet une grande exploration sexuelle ainsi que laissant à Nibbil la liberté de détourner de nombreux objets à des fins sexuelles.


La bande dessinée porno est divisée en petites histoires qui se suivent chronologiquement. Mis à part quelques pages en couleur aux ¾ du livre, les planches sont en noir et blanc. Les histoires représentent une vision plutôt binaire des relations amoureuses et sexuelles entre femmes et il est bien indiqué en intro : « une BD écrite et dessinée par une femme qui aime les femmes… pour les femmes ! »

L’édition francophone est sortie en 2019, mais les premières éditions anglophones sont sorties en 2002 et 2003, ce qui fait que les histoires érotiques créées par Colleen Coover ont tout près de 20 ans. Cette publication faisant 256 pages est disponible en librairie pour 34,95 $.


Appréciation de Charlie (elle)


Ce que j’ai moins aimé : le personnage de Nibbil qui m’agace beaucoup, et j’ai du mal à dire pourquoi. Surement pour certains comportements que j’ai tendance à percevoir comme « capricieux » notamment lorsqu’elle insiste pour avoir des relations sexuelles. Le fait que Nibbil soit le fruit de la conscience d’Annie lui permet de tout faire. Ainsi, quand Annie manifeste qu’elle ne veut pas se prêter à une activité sexuelle, mais que Nibbil insiste on se rappelle que Nibbil est le fruit de l’imagination d’Annie et que c’est donc consensuel.

Personnellement la question du consentement est très importante dans mon imaginaire érotique, j’ai eu beaucoup de difficultés à certains moments ayant eu l’impression de regarder une scène d’agression sexuelle. Il m’a fallu plusieurs fois poser le livre et réfléchir à ce que je voyais, pour me rappeler que Nibbil est le fruit de l’imagination d’Annie.

Les deux se prêtent à des activités tournées en partie sur des rôles de domination, j’aurais vraiment apprécié — et ce même si Nibbil est imaginaire — que des discussions sur le consentement soient intégrées à la BD, qu’on puisse les voir discuter de leurs limites avant de se livrer à certaines pratiques. Pour moi, il s’agit d’un très gros point négatif qui a terni mon expérience tout au long de la lecture.


Je me suis cependant laissée embarquée par l’histoire et l’objectif du livre, susciter l’excitation, a été atteint à plusieurs occasions. La conscience d’Annie lui fait comprendre que ses pratiques sexuelles sont amorales et qu’elle doit les cesser, pourtant, Annie continue et brave toujours plus d’interdits. Ce jeu entre ses désirs et ce qui est interdit m’a particulièrement plu.


J’ai beaucoup apprécié la présence de l’humour dans la BD. C’est léger, agréable à lire et facile. Les histoires se suivent, ça m’a permis de reprendre le livre de soir en soir et d’avoir l’impression de toujours plus apprendre à connaître les personnes, ce qui rendait l’expérience de plus en plus agréable. Toutefois, en sautant quelques pages, l’histoire reste tout à fait accessible. Certaines planches m’intéressaient moins et j’ai pu décider de sauter quelques pages, sans me perdre dans l’histoire. C’est aussi un plus pour moi puisque j’aime comprendre ce que je lis et j’ai tendance à abandonner un livre dès qu’un passage me plait moins puisque j’ai peur de ne plus comprendre la suite.


Le format du livre est magnifique, sa couverture bleue foncée et cartonnée me donne envie de l’exposer dans ma bibliothèque. L’épaisseur de la couverture en fait aussi un livre solide, qui ne s’abîme pas un peu plus à chaque page lue. Il y a cependant un petit point négatif associé à la couverture, elle rend le livre lourd, ce qui était parfois peu pratique pour une lecture allongée dans mon lit, comme j’aime le faire avec ce genre d’ouvrages.



Impressions de Marika (elle/ielle)


J’ai personnellement trouvé cette lecture ainsi que l’expérience de celle-ci très sympathique et divertissante !

Outre le contenu pornographique alléchant et l’histoire généralement assez drôle, l’évolution du personnage d’Annie quant à sa sexualité avec elle-même est vraiment l’fun à analyser. En gros, l’histoire commence avec notre protagoniste qui s’imagine se faire punir, car elle se masturbe trop. Malgré le fait que sa conscience essaie de mettre des freins à ses envies de crossettes, Annie se retrouve à avoir des relations sexuelles avec Nibbil, elle qui était censée l’empêcher de se masturber. Au fil des chapitres, leur relation se développe et Annie finit par dire à Nibbil qu’elle l’aime, qu’elle est en amour avec elle, cette personne de toutes parts construite pas son imagination. J’en conclus donc qu’Annie en vient à vivre en paix et même à aimer cette part de sa sexualité, alors qu’elle voulait au début la réprimer.


Par rapport au point sur le consentement que Charlie a abordé, je n’y avais personnellement pas trop réfléchi et ça ne m’a pas du tout choqué. Comme les personnages brisent constamment le 4e mur en s’adressant directement aux lecteurices, il m’est difficile d’oublier que toutes ces histoires sont issues de l’imagination d’Annie, que ce sont ses fantasmes et non pas une histoire « réelle ». Mais, en en discutant un peu, j’ai fait le parallèle entre le rapport aux fantasmes représentés dans la pornographie vidéo mainstream et la BD Les petites faveurs qui, bien que l’un ne soit pas intrinsèquement (si même pas du tout) féministe et que l’autre se dise féministe, les scénarios non consensuels s’entrecroisent et se normalisent. J’aime bien penser que le fait d’omettre les conversations importantes sur le consentement était voulu comme étant une normalisation de ce genre de comportements par la consommation de pornographie mainstream. Aussi, on remarque assez rapidement que la forme des corps est pas mal toujours la même au fil des histoires, c'est-à-dire que toutes les personnages sont minces et conventionnellement jolies. Cet aspect de représentation des corps plutôt étroite est le point négatif le plus marquant pour moi, car je considère qu'il aurait été bien plus intéressant de voir des dessins de femmes de toutes les tailles lors de ces parties de jambes en l'air sur papier.


Quand à l’esthétique de la BD, je trouve les images succulentes et absolument sexy, elles sont assez simples pour que je ne me sente pas submerger par tous les détails superflus, mais assez détaillés pour ne rien manquer de l’action juteuse. Le format du livre est vraiment beau et durable, mais je ne le trouve pas idéal quand je veux en faire la lecture tout en m’affairant à d’autres activités chaudes, comme la couverture n’est pas du tout flexible. Bien que j’aie adoré toutes les planches de cette BD, ma partie préférée fut les dessins préparatoires, les images individuelles et les mini BDs retrouvés en bonus à la fin. Elles représentaient des fantaisies encore moins réalistes ou même justes des scènes simples de pin-ups mettant en scène nos protagonistes adorées.


Je recommande cette lecture/expérience à toutes les personnes qui, en toute connaissance de cause, sont intéressées par les histoires érotiques et les images graphiques de femmes cis ayant des relations sexuelles ensemble. De plus, il est nécessaire d’être à l’aise avec l’idée d’une personne qui change de grandeur, passant d’aussi petite que ce qu’on imaginerait être une fée à la taille d’une personne humaine. Comme Charlie l’avons aussi mentionné, les histoires qu’Annie se fait ne contiennent que très rarement des notions de consentement explicite, ce qui peut composer un frein à la l’appréciation des différents contes pornos. Ça reste tout de même une lecture très légère, empreinte d’humour et de fantasmes variés tout en ne présentant que des personnages féminins, et juste ça, c’est plutôt rare dans le monde de la BD érotico-porno !


Bonne lecture xox


Charlie & Marika