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Les vergetures de la queerness : réflexions sur l’asexualité et la représentation 

Par Lili

TW : mention de violence sexuelle et conjugale

CW : kinky stuff

 

C’est seulement depuis peu que j’apprivoise ma sexualité. Sans pouvoir dire que je m’y épanouis encore, je pense être de plus en plus sur la voie d’une vie sexuelle saine et fulfilling. Ayant été dans une longue relation violente, mon rapport à mon identité et à mon corps en a beaucoup souffert. J’ai pris conscience de ma non-binarité il y a moins d’un an, à peu près au même moment où je me défaisais des dernières chaînes mentales, de l’emprise que gardait en moi mon agresseur. Je côtoyais la communauté queer depuis longtemps déjà, par mon entourage proche. Au moment de mon coming out, qui s’est fait tout en douceur, j’ai commencé à me poser des questions sur mon orientation sexuelle. J’ai finalement compris, toujours grâce à la communauté queer, que j’étais demi-sexuel·le. Que le sexe, pour moi, n’était qu’une expression d’un lien émotif et corporel fort, un prolongement relationnel intime avec une autre personne. Que la connexion avec l’autre doit être profonde pour que j’en aie envie. Et quand elle l’est, le toucher, l’érotisme sont des activités auxquelles je prends beaucoup de plaisir. Ce n’est pas un besoin fréquent que je ressens quand je suis seul·e avec moi-même, et quand ce l’est, c’est plutôt un besoin de reprendre contact avec mon corps, une activité que je pratique pour reprendre mon pouvoir ou simplement pour explorer l’érotisme. En bref, j’ai compris pourquoi je n’avais pas eu beaucoup de partenaires sexuels dans ma vie ou que je ne me voyais pas avoir des relations sexuelles avec des gens que je connais peu. J’ai compris pourquoi je ne ressentais pas d’attirance strictement sexuelle. Ce n’est simplement pas comme ça que je fonctionne, je ne ressens pas ce type d’élan.

Évidemment, je me suis posé, et je me pose encore comme question : est-ce à cause de mes traumas ? C’est difficile de démêler la violence vécue de mon identité, car elle en fait désormais partie. Ai-je simplement besoin de guérir, de réhabiliter la sexualité saine et consentie dans ma vie ? On se fait souvent dire, parce que la tendance est de normaliser la sexualité, qu’on est brisé·e et que ça reviendra. Ça envoie comme message que quelque chose cloche chez nous. Mais au point où j’en suis dans ma réflexion et mon vécu, j’essaie d’embracer l’entièreté de mon expérience, mes traumas et le spectre de l’asexualité dans lequel je me reconnais à plusieurs égards.

Maintenant que je comprends que c’est une orientation valide et partagée par une communauté de personnes, j’ai beaucoup plus de facilité à me sentir adéquat·e. C’est parfois difficile de sentir qu’on ne satisfait pas les normes sexuelles, que nos envies ne sont pas conformes avec celles de la masse. C’est parfois confrontant d’entendre ses proches parler de leur vie sexuelle en sachant très bien qu’on ne pourra ni ne voudra la vivre ainsi. C’est parfois difficile de sentir l’asymétrie entre ses besoins / désirs et ceux de ses partenaires. Quand je ne sens pas que je suis inadéquat·e ou brisé·e, je sens que je déçois, soit les autres, soit moi-même, parce que ma sexualité n’est pas nécessairement ce à quoi on s’attend. 

Étant donc en exploration et en réflexion intense à ce sujet depuis plus d’un an, j’ai commencé à m’intéresser à la communauté queer kinky. J’ai lu et entendu beaucoup de témoignages de gens ayant vécu de la violence conjugale / sexuelle ou ayant des issues face à leur confiance et leur corps qui racontaient avoir pu reprendre du pouvoir et se sentir beaucoup mieux dans leur identité et dans leur sexualité depuis qu’iels s’étaient initié·e·s aux pratiques kinky. Je me suis reconnu·e en iels et j’en ai été beaucoup inspiré·e. Aimant depuis longtemps déjà la douleur consentie dans les relations sexuelles et les touchers intimes, j’ai compris que cette préférence aussi était valide, et qu’il y avait plusieurs façons de l’exprimer. Ce contact avec de nouvelles réalités m’a libéré·e au début, jusqu’à ce que j’atteigne un plateau, et que je sois déçu·e quant à ce qu’on m’exposait. Même que j’éprouve un certain malaise du fait d’encore une fois ne pas me sentir représenté·e dans ce que je vois.

En discutant avec plusieurs ami·e·s, la plupart étaient d’accord pour dire que ces dernier temps, la représentation que l’on se fait de la communauté queer est une représentation très sexuelle, ce qui est très positif pour l’émancipation sexuelle de plusieurs personnes queer, mais qui parfois oublie qu’être queer n’est pas nécessairement être une personne sexuelle, qui laisse parfois à part les personnes ace. Au fil de la conversation, nous en sommes venu·e·s à la conclusion que, non seulement cette représentation de la queerness est très sexuelle, mais également très kinky. Encore une fois, je célèbre cette ouverture de la communauté, mais ce modèle peut vite laisser de côté des gens avec d’autres intersections. Un·e ami·e m’a dit : « Être queer, ces temps-ci, c’est être kinky ». Un autre m’a dit : « Je suis trop kinky pour les vanilles, trop vanilles pour les kinky. » On m’a dit : « Mes kinks ne sont pas les mêmes que les autres, ils ne sont jamais représentés ». On m’a lancé à la blague : « Mais où sont les queers vanilla ? » Ça m’a beaucoup fait réfléchir à mon propre inconfort. Et j’ai compris que je n’étais pas seul·e à avoir cette réflexion. En silence, je me suis demandé : « Mais où sont les gens comme moi et quelle est leur place dans le discours radical queer dominant ? » 

Se sont ensuivies plusieurs questions. « Dom, sub, switch », pourquoi n’étais-je pas capable de me reconnaître dans ces catégorisations ? Oui, il y a le facteur demi-sexuel, mais je suis tout de même une personne queer qui a une vie sexuelle relativement active, une personne sex-positive, pourquoi suis-je mal à l’aise de m’identifier à l’un de ces termes ? En discutant avec un ami, nous listions, à la blague, en quoi l’hétéronormativité nous opprimait. Lorsque nous avons parlé d’une sexualité performative, axée sur des rôles très figés, non seulement genrés, mais qui limitent la position dans l’acte sexuel, j’ai repensé aux labels. Dom, sub, switch. Et j’ai compris que, bien que plusieurs personnes s’y reconnaissent et y trouvent le moyen d’exprimer leurs préférences, de se redonner du pouvoir, ces termes pouvaient aussi être risqués dans le fait de figer la sexualité et de reproduire des catégories opposées, binaires, exclusives, que des personnes avec d’autres intersections sexuelles peuvent trouver lourdes à porter. J’ai déjà entendu des ami·e·s dire, en swipant sur Tinder : « Ah non, ça marchera pas, elle est top ! » Je me rappelle que ça m’avait rendu·e mal à l’aise. Moi, je suis quoi ? Si je devais cocher une case, je cocherais laquelle ? Si je n’en coche pas, qui suis-je ? Ça m’a rappelé toutes les fois où je devais cocher monsieur ou madame sur un formulaire, et où, dans l’absence de possible, je cochais autre. Autre, c’est la personne non définie. Elle n’est peut-être pas décidée, pas assez initiée, anormale. L’autre, c’est généralement la personne qu’on oublie dans un coin, qu’on ne représente pas. 

Comme c’est ce que fait la communauté queer, comme c’est ce que font les personnes qui fittent nulle part, qui fittent plus ou moins et sentent qu’un nouvel espace doit être ouvert, doit être créé, je me demande : comment être queer, ace, et kinky tout en respectant et en mettant de l’avant ses intersections ? Quelle place nous est faite dans la communauté ? Existe-t-il un jargon suffisant et approprié pour décrire nos réalités ? Et nos réalités sont-elles suffisamment représentées dans les milieux queer ? 

Pour moi, pour les gens qui me ressemblent et pour tous·tes celleux qui ne se sentent pas touché·e·s par mes intersections, qui voudraient simplement explorer leurs kinks sans honte, sans pression de performance ni de sentiment d’infériorité, j’aimerais qu’il existe une représentation plus accessible et diversifiée. J’aimerais qu’on ait accès à des parcours sexuels hors-normes, moins glam. Ceux qui sont tus. J’aimerais qu’on parle de ces personnes qui aimeraient explorer leurs kinks, mais qui ne savent pas comment s’y prendre, qui se sentent mal à l’aise ou dépourvues. J’aimerais qu’on parle de ces personnes qui veulent explorer l’intensité et la douleur, mais qui peinent à s’y laisser aller par cause de traumas et de flash-backs. Qui doivent négocier tout cela au quotidien sans avoir vraiment d’outils ou d’exemples pour se guider. Ces gens qui vivent la sexualité avec un ptsd et qui doivent réhabiliter bien des choses. J’aimerais qu’on parle de ces personnes qui voudraient prendre un rôle dominant lors de leurs relations sexuelles, mais qui ne savent pas comment procéder. Ou de celles qui n’osent pas endosser un nouveau rôle, par manque de confiance en soi ou par anxiété de performance. 

J’aimerais voir les dessous du kinky.

J’aimerais qu’on m’expose la queerness dans toutes ses vergetures. J’aimerais qu’enfin on reconnaisse que la queerness n’est pas que sexe, mais que le sexe en fait partie.

Et lorsqu’on parle de sexe et de kink dans la communauté queer, j’aimerais qu’on soit aussi inclusif·ve·s et sensibles que nous le sommes envers les identités de genre.

J’aimerais sentir que nous sommes plusieurs, sortir de mon isolement.

J’aimerais qu’un jour je puisse avoir accès à des histoires comme la mienne.

C’est pour cette raison que je l’écris.

DEPUIS QUE TU AS VOLÉ MON VIBRATEUR

Par A.V.

Depuis que tu as volé mon vibrateur, je jouis mal. Je ne savais même pas que c’était possible. Je jouis sans préavis, je jouis comme la courbure d’un objet qui n’a ni début ni forme ; seulement une fin abrupte, une fin sèche qui n’éclot que lorsqu’à la verticale. Je jouis dissoute. C’est froid, le genre de froid qui a la couleur du ciment. Ma main vibre sans mouvement, sans précision ni désir. Je jouis comme si c’était une coupure qu’on m’infligeait, sans rien pour prévenir, juste un élan dans et pour mon être, puis tranquillement, mon souffle coupé reprend pour me dire que ce n’était rien. Je jouis seule, surtout, sans pensées et sans aide. 


J’ai des frissons quand je mets ma main dans ma culotte ; un frisson du type qui te terrorise, alors que je découvre la sécheresse agaçante et obsédante entre mes cuisses. J’essaie de repousser mes pensées au même rythme que j’en appelle à mes fantasmes, sans jamais en arriver à rien.


J’ai essayé de me laisser aller dans l’érotisme, j’ai atterri en te traversant le corps, en le déchiquetant de ma bouche, de mes mains. Ton corps cambré était du papier journal, infini. Le dégât s’étalait partout sur le plancher de ma chambre.


Ce vibrateur, je l’ai utilisé plein de fois en pensant à d’autres, puis depuis ton départ, en ne pensant qu’à toi. Jusqu’à ce que tu viennes chez moi le voler en mon absence, et que me hantent les pensées de ce que tu en faisais. Il est à toi, que tu m’as dit, puisque je l’utilisais continuellement, le répit forcé, à la recherche des gestes, des formes, des odeurs et des couleurs qui occupaient mon imaginaire sexuel. 


Du haut de l’observatoire, j’en suis encore à essayer d’y trouver repères réalistes. C’est un échec, je ne vois que les silhouettes des monotropes uniflores.


La résistance m’est devenue douloureuse, comme un corps qui se tend pendant trop longtemps. Tu te figes de plus en plus dans mon esprit; je me vide de la cruauté des plafonds, j’entre dans toutes les pièces avec la folie d’espérer. Le vide a toujours du mal à finir; je me distrais d’éclaboussures qui ne retombent pas, et de maux de ventre. J’avale des pilules en pot sans oublier qu’elles me condamnent. 


Dans ces baises à blanc, je ne touche à rien, je ne connais pas la texture des choses qui m’entourent. Mes mains sont lisses, elles ne connaissent que ces vulves, sinon salies et tachées de ce qui est impertinent à connaître. J’aurais envie que mon sexe dévore à nouveau ce dildo.


Have you ever used a sex toy before ?

What kind of stimulation do you like ? 

What types of sex positions do you prefer ?

Which of the following features are important to you in a sex toys?

How would you describe your masturbation style ?


Ça flash devant moi, pixélisé sur mon ordinateur.


Depuis que tu as volé mon vibrateur, à coups d’orgasmes fuyants, j’ai gouté aux morsures qui font du bien. On m’a branlé à coups de main assurées et de langues chaudes. J’ai avalé des images sur des peaux posées et engourdies. J’ai embrassé au creux des yeux, l’endroit où tout le monde a des lèvres tatouées. On a allumé ma chair-cigarette et on l’a laissé s’éteindre patiemment. 


Depuis que tu as volé mon vibrateur, j’ai eu envie d’une clope avec elles, ou même d’elles sans clope. J’ai accroché des épingles bleutées à ses mamelons fermes et tendus, visibles à travers son chandail blanc. J’ai gobé un grand paon de nuit, je l’ai tenu entre mes dents. J’en voulais plus, tellement que je me suis saturée dans l’inertie. J’étais enfin mouillée, j’ai joui. J’ai joui bien, mais j’ai joui mal, car tu as volé mon vibrateur. 


Relax, relax, relax.


Je mets un t-shirt et je l’enlève. Je dors comme si j’étais déshabillée.

 

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